L’ENQUÊTE
AUX ORIGINES DE LA DÉCOUVERTE
Il existe des milliers de disques oubliés dans les boutiques d'occasion japonaises. La plupart ne présentent qu'un intérêt limité pour les collectionneurs, mais il arrive parfois qu'un pressage inconnu attire immédiatement l'attention.
Au printemps 2025, un ami japonais passionné de City Pop nous contacte après avoir découvert un mystérieux 45 tours dans une petite boutique de disques d'occasion de Miyazaki, au sud du Japon. Collectionneur depuis de nombreuses années, il savait notre intérêt commun pour la musique japonaise des années 70 et 80 et souhaitait simplement savoir si ce disque nous était familier.
À première vue, tout semblait pourtant normal. Le disque était un véritable pressage japonais. Les crédits mentionnaient exclusivement des musiciens, techniciens et studios japonais. La qualité de fabrication était irréprochable, parfaitement conforme aux productions du milieu des années 1980. Mais un détail intriguait immédiatement.
Sur la pochette figurait un jeune homme blond aux traits résolument européens. Son nom, Julian Velvet, évoquait sans ambiguïté un chanteur français. Plus surprenant encore, les deux chansons du disque, R♥CE QUEEN et NIGHT DRIVE, étaient intégralement interprétées en français, tout comme les paroles imprimées au verso.
Pourquoi un chanteur français enregistrait-il un disque entièrement produit au Japon, destiné au marché japonais, sans qu'aucune trace de sa carrière ne semble avoir traversé le temps ?
Cette simple question allait donner naissance à plusieurs mois de recherches.

Julian Velvet - R♥CE QUEEN / NIGHT DRIVE- EP - 1984
PREMIÈRES ÉCOUTES
Quelques jours plus tard, notre correspondant numérise soigneusement le 45 tours directement depuis sa platine et nous transmet les deux morceaux. Nous nous attendions à découvrir une curiosité discographique, une petite production indépendante oubliée depuis quarante ans, sympathique mais sans doute anecdotique. Les premières secondes de R♥CE QUEEN suffisent pourtant à balayer toutes nos certitudes. La qualité de production est surprenante avec de nombreux changement de rythmique. Les arrangements sont remarquable, la section rythmique est irréprochable, les synthétiseurs évoquent immédiatement les plus belles heures de la City Pop japonaise et chaque détail du mixage témoigne d'un travail particulièrement soigné. Rien, absolument rien, ne laisse penser à une production confidentielle.
La véritable surprise arrive cependant avec les paroles. Pour un disque publié en 1984, le contenu est tout simplement déroutant. Julian Velvet chante en français, avec un ton volontairement provocateur, jouant ouvertement avec les codes de la séduction masculine, multipliant les sous-entendus homosexuels, les références sexuelles et les provocations assumées. Le personnage est excessif, théâtral, parfois insolent, souvent drôle, et semble prendre un malin plaisir à repousser les limites de ce qu'un disque destiné au marché japonais pouvait proposer à cette époque.
Plus nous avancions dans le morceau, plus une même question revenait : comment un tel projet avait-il pu être financé et commercialisé avec autant de moyens ? Derrière cette apparente irrévérence se cachait pourtant une écriture d’une vulgarité transcendantale, dans un premier degré qui semble totalement assumé... Nous avons détester adorer ! Je vous laisse le plaisir de découvrir la signification de "R♥CE QUEEN".
En retournant le disque, nous pensions retrouver un morceau dans la même veine. NIGHT DRIVE prend au contraire tout le monde à contre-pied. L'exubérance disparaît presque entièrement pour laisser place à une chanson profondément mélancolique. Julian Velvet y raconte les regrets d'un homme qui a traversé le Japon sans jamais comprendre qu'il laissait derrière lui la seule personne qui comptait vraiment. Les images de pluie, de néons, de quais déserts, d'autoroutes nocturnes et de derniers trains composent une atmosphère d'une incroyable kitch, tandis que les paroles oscillent sans cesse entre humour et une improbable émotion. Lorsque Julian chante « Je connaissais deux mots de japonais, trois recettes et quatre animés... mais aucun voyage au monde ne m'a appris à t'aimer », le ton change définitivement. Et lorsque le morceau s'achève sur « Everybody knows I'm a R♥ce Queen... But tonight I'm just a man who lost his love », tout le premier titre prend une dimension nouvelle. Le personnage flamboyant et provocateur de R♥CE QUEEN apparaît soudain comme un masque derrière lequel se cache un homme infiniment plus sensible nécessitant probablement une psychanalyse...
À la fin de cette première écoute, une évidence s'imposait. Ce qui nous fascinait n'était déjà plus l'identité de Julian Velvet, mais l'existence même d'un tel disque. Nous avions devant nous une production surdimensionnée pour la confidentialité ce projet... Des musiciens d'exception, des arrangements somptueux et une réalisation irréprochable... au service de textes qui semblaient défier toutes les conventions. Les rimes sont parfois naïves, les images volontairement excessives, les déclarations d'amour côtoient les jeux de mots les plus improbables et les refrains frôlent parfois le kitsch le plus absolu. Pourtant, loin de desservir l'ensemble, ce décalage devient peu à peu la véritable force du projet.
À force d'assumer son romantisme sans le moindre cynisme, Julian Velvet transforme ce qui pourrait passer pour de la maladresse en une forme d'expression profondément singulière. On rit souvent, on s'étonne constamment... puis, sans vraiment comprendre comment, certaines phrases restent en tête et finissent par toucher juste. C'est précisément cette contradiction, entre une sophistication musicale exceptionnelle et une écriture volontairement décomplexée, qui donne à R♥CE QUEEN / NIGHT DRIVE une personnalité unique. Quarante ans plus tard, le disque paraît presque anachronique, comme s'il appartenait à une réalité parallèle où le kitsch, l'autodérision et la sincérité auraient fini par devenir une véritable forme d'art.
UNE REDÉCOUVERTE QUI CHANGE TOUT
La découverte est capitale. Jusqu'alors, nous pensions avoir affaire à un projet isolé, peut-être à un unique disque promotionnel rapidement tombé dans l'oubli. L'existence d'un second EP démontre au contraire que Julian Velvet bénéficiait d'un véritable développement artistique (ou quelques chose du genre). Dès les premières mesures de TAXI TO PARADISE, il devient évident que l'on ne se trouve plus face à une simple curiosité discographique. Le morceau abandonne les ambiances nocturnes pour adopter une esthétique résolument AOR, portée par des guitares éclatantes, des nappes de synthétiseurs absurdement luxuriantes, un clavier dégoulinante et un refrain spectaculaire qui semble avoir été conçu pour être repris à pleins poumons. A notre première écoute les premiers furent : "On dirait une caricature d'un vieux Jean Jacques Goldman refait pas des japonais..."
Musicalement, le résultat est déroutant. On y retrouve autant l'élégance des grandes productions japonaises des années 1980 que les codes de la variété française la plus populaire de l'époque. Julian Velvet continue de dérouter par son écriture. Les déclarations d'amour grandiloquentes succèdent aux métaphores improbables, les rimes semblent parfois volontairement naïves et les sous-entendus homo-érotiques demeurent omniprésents. Cette chanson ce permet même un sous texte sur l’acception des différences... ou un appel à l'aide. L'ensemble flirte constamment avec le kitsch, mais un kitsch totalement assumé, porté par une sincérité telle qu'il finit par devenir profondément touchant.
À mesure que le morceau avance, une impression étrange s'impose. Tout cela ne devrait pas fonctionner. L'association entre une production FM 80, AOR, des textes aussi libres pour 1985 et une interprétation qui ne craint jamais d'en faire trop paraît presque irréelle. Et pourtant, l'émotion est bien là. Julian Velvet semble transformer un absurde excès en langage artistique. Ce qui pourrait sembler outrancier devient peu à peu singulier, puis finalement attachant. On cesse rapidement de sourire du personnage pour s'attacher à lui. Nous préférons vous laisser découvrir la face B, BLUE TAIPEI, mais le choc a été rude vu le sérieux du thème abordé et un premier degrés jusqu’au-boutiste incroyable.
Mais la véritable révélation se trouve au dos de la pochette. En bas de page, un discret encadré promotionnel attire immédiatement notre attention. Quelques lignes seulement annoncent la sortie le même jour d'un album intitulé LOVE HOTEL (21 juin 1985). Cette simple mention bouleverse complètement notre compréhension du projet. R♥CE QUEEN et TAXI TO PARADISE n'étaient pas deux singles isolés ; ils constituaient les premiers chapitres d'une œuvre beaucoup plus ambitieuse, pensée dès le départ comme un véritable album-concept. À cet instant, notre objectif change. Il ne s'agit plus seulement de retrouver des informations sur Julian Velvet. Il faut désormais retrouver LOVE HOTEL. C'est à partir de ce moment que notre enquête devient une véritable obsession.

Julian Velvet - TAXI TO PARADISE / BLUE TAIPEI - EP - 1985
LOVE HOTEL
La découverte la plus importante intervient près d'un an après le début de notre enquête. Alors que nous n’espérions plus mettre la main sur ce fameux album, un membre de la communauté présent depuis le début pour cette enquête a contacté ancien employé d'un distributeur de disques de Yokohama. Lors de la fermeture d'un petit label indépendant à la fin des années 1980, plusieurs cartons de stock avaient été conservés avant de tomber progressivement dans l'oubli. Parmi ces dizaines de pressages anonymes, une pochette attire immédiatement son attention. Son titre est sans équivoque : LOVE HOTEL.
En quelques minutes, tout ce que nous pensions avoir compris est remis en question. Les deux EP n'étaient pas le cœur du projet. Ils en étaient seulement le prélude. Dès les premières chansons, LOVE HOTEL révèle une ambition artistique totalement disproportionnée pour un tel projet. L'album évolue constamment entre City Pop, AOR, variété française, pop grandiloquente et expérimentations électroniques parfois inattendues. Certaines compositions semblent taillées pour les radios japonaises de 1985, tandis que d'autres prennent des directions beaucoup plus personnelles, presque déroutantes. L'ensemble refuse obstinément de choisir une seule identité musicale.
Très rapidement, une autre évidence s'impose. Les chansons ne semblent pas avoir été pensées comme une simple succession de titres indépendants. Elles se répondent, développent les mêmes images, reviennent sans cesse sur les mêmes lieux, les mêmes personnages et les mêmes obsessions. Les nuits tokyoïtes, les love hotel, les gares, les taxis, les néons, mais aussi la fascination de Julian pour les hommes asiatiques traversent l'album comme un fil conducteur. À plusieurs reprises, on a même le sentiment d'assister à une véritable séance de psychanalyse mise en musique, tant certaines chansons paraissent intimes, très maladroites, excessives... et profondément sincères. Cet album raconte une histoire et doit impérativement s'écouter dans l'ordre choisie par son auteur !
Puis viennent les crédits. À eux seuls, ils justifient une grande partie de notre étonnement. LOVE HOTEL réunit plusieurs arrangeurs, musiciens de studio et ingénieurs du son parmi les plus réputés de la scène japonaise des années 1980. Beaucoup avaient déjà collaboré avec des figures majeures de la City Pop et de la pop japonaise. Une telle équipe autour d'un artiste aujourd'hui presque inconnu demeure difficile à expliquer et témoigne d'un projet dont les ambitions dépassaient largement celles d'une simple production confidentielle. Nous nous perdons en conjecture avec cette liste de co-arrangeurs : T. KIMURA, K. OTANI, Y. FUKUDA et H. HOSONO... Les noms sont tronqués (peut être n'ont il pas assumé ce projet ?), mais laisse une excitation certaine car les connaisseurs retrouverons de qui parlons nous ici !
Certaines chansons font sourire par leur romantisme excessif, leurs rimes improbables ou leur goût assumé pour le grand spectacle. D'autres surprennent par leur audace, leur sensualité ou leur liberté de ton. Puis, presque sans que l'on s'en aperçoive, cet univers devient étonnamment cohérent. Ce qui semblait d'abord relever du kitsch finit par acquérir une véritable émotion.
C'est particulièrement vrai lorsque l'on atteint les dernières pistes de l'album. Sans révéler leur contenu, elles donnent soudain une nouvelle signification à tout ce qui précède. Le personnage de Julian Velvet, jusqu'alors exubérant, provocateur et presque caricatural, laisse entrevoir une profonde fragilité. On ressort de cette écoute avec le sentiment d'avoir découvert bien davantage qu'un simple chanteur : un personnage complexe, oscillant sans cesse entre le second degré, l'autodérision et une sincérité presque désarmante.
LOVE HOTEL est un album qui mérite d'être écouté dans son intégralité, dans l'ordre imaginé par son auteur. Chaque titre prépare le suivant, jusqu'à VELVET MOON, conclusion aussi inattendue que bouleversante, qui éclaire sous un jour nouveau tout ce qui précède.
Au fond, c'est peut-être là le plus grand mystère de Julian Velvet. Était-il un provocateur génial jouant en permanence avec les codes du kitsch et de la séduction ? Un romantique incapable de cacher ses émotions ? Ou simplement un artiste qui n'a jamais eu peur d'aller au bout de ses fantasmes, quitte à dérouter son public ? Un pervers fétichiste ? Quarante ans plus tard, nous n'avons toujours pas la réponse. Et c'est probablement ce qui rend LOVE HOTEL aussi fascinant aujourd'hui.

Julian Velvet - LOVE HOTEL - LP - 1985
LA POCHETTE DE LOVE HOTEL (Il faut quand même en parler !)
Lorsque nous avons reçu les premières photographies de LOVE HOTEL, nous avons d'abord pensé qu'il s'agissait d'un montage ou d'un visuel promotionnel réalisé pour un magazine très très spécialisé. Il faut dire que la scène dépasse largement ce que nous avions imaginé. Julian Velvet apparaît en costume blanc parfaitement repassé, un verre de whisky à portée de main, le regard perdu, tandis qu'à quelques mètres derrière lui, un séduisant Japonais torse nu contemple la ville depuis le lit de la chambre. À ce stade de notre enquête, une chose devenait enfin certaine : Julian Velvet n'avait manifestement jamais considéré la subtilité comme une qualité indispensable.
Le plus étonnant, outre le fait qu'il est impossible qu'n producteur est validé un pareil visuel, est pourtant ailleurs. Plus nous observions cette photographie, plus elle nous semblait cohérente avec tout ce que nous avions découvert jusque-là. Les paroles de R♥CE QUEEN, les déclarations enflammées de TAXI TO PARADISE, les thèmes de l'album... Tout pointait dans la même direction. Cette pochette n'avait rien d'une provocation gratuite. Elle résumait simplement, avec un enthousiasme presque désarmant l'univers de Julian Velvet... Et de ces gouts particuliers...
Ce qui nous a finalement le plus surpris, ce n'est pas son côté ouvertement racoleur. C'est le sérieux absolu avec lequel Julian semble vivre cette scène. Rien ne paraît ironique, rien ne ressemble à une plaisanterie. Il pose comme si l'on photographiait la pochette du disque le plus important de sa carrière, sans jamais se demander si tout cela n'était pas un peu « trop ». Et c'est probablement cette sincérité qui rend l'image aussi attachante. À force d'aller toujours plus loin dans le romantisme, le mélodrame et le kitsch assumé, Julian Velvet finit par créer quelque chose d'unique. On sourit d'abord... puis, sans vraiment comprendre pourquoi, on finit par trouver tout cela étonnamment élégant.
UN RETOURNEMENT INATTENDU
Après la découverte de LOVE HOTEL, nous étions persuadés que notre enquête touchait à sa fin. Les deux EP avaient été retrouvés, l'album enfin identifié et les principales archives de la période japonaise semblaient désormais réunies (nous avons retrouvé des nombreuse photo dans des magazine très spécialisé et douteux grâce a un "fan" Japonais qui avait collectionné et collecté toutes ces photos (par gout personnel probablement, nous n'avons pas trop posé de question !).
Bien sûr, certaines questions resteraient sans doute sans réponse, mais cela faisait partie du charme de Julian Velvet. Pendant de longs mois, plus aucun document ne refit surface. Nous avions fini par accepter que son histoire s'arrête en 1985. Et nous nous apprêtions à diffuser sa discographie.
C'est pourtant au moment où nous avions cessé de chercher que tout bascula une dernière fois. Un collectionneur allemand, passionné de productions Eurodance et de remixes japonais des années 1990, nous a contacté. En voyant le nom de Julian Velvet, il se souvint d'un maxi-CD acheté plusieurs années auparavant au Japon. Quelques jours plus tard, il nous fit parvenir des photographies du disque. Le nom était bien celui de Julian Velvet. La date indiquée sur la pochette nous laissa sans voix : 1999.
Le disque entre nos mains, le contraste avec la période LOVE HOTEL est saisissant. La pochette abandonne toute élégance pour adopter une esthétique beaucoup plus provocatrice, presque caricaturale. Les couleurs sont criardes, les poses volontairement suggestives et Julian semble assumer une image encore plus sulfureuse que quinze ans auparavant. Tout donne l'impression d'un artiste qui ne cherche pas à séduire le grand public, mais une catégorie très précise de personnes...
Le morceau principal est une nouvelle version de R♥CE QUEEN, entièrement réinterprétée dans un style dance typique de la fin des années 1990. Les arrangements ont été modernisés, les rythmes accélérés et la production s'adapte parfaitement aux codes des clubs japonais de l'époque. En revanche, les paroles sont restées strictement identiques. Pas une phrase n'a été modifiée. Les sous-entendus homosexuels (qui franchement à ce stade n'en n'est plus vraiment un), l'humour, les provocations et les déclarations les plus audacieuses sont toujours présents, exactement comme en 1984. Cette chanson fait étonnement moderne et ça crédibilité est toujours d’actualité... Pour peu que vous ayez des fétiches particulier...
Cette ultime apparition ne répond finalement à aucune des questions que nous nous posions depuis le début de cette enquête. Elle en ajoute une nouvelle : Julian Velvet avait-il toujours été en avance sur son temps, ou le monde avait-il simplement fini par le rejoindre ? C'est peut-être le plus beau mystère qu'il nous laisse...

Julian Velvet - R♥CE QUEEN (Neon Club Mix) - MAXI CD - 1999
RETOUR DANS LE PASSÉ
Nous pensions alors que l'histoire discographique de Julian Velvet s'était arrêtée avec LOVE HOTEL. Après le retour aussi inattendu que spectaculaire de R♥CE QUEEN version 1999, il ne restait pourtant qu'un immense trou dans la chronologie. C'est finalement un collectionneur japonais qui nous permet de le combler. Au détour d'un lot de 45 tours retrouvé dans une ancienne collection privée apparaît un disque que nous n'avions jamais vu auparavant : SUMMER DRIVE / NOTHING HAS CHANGED, publié au Japon en 1986, un peu plus d'un an après LOVE HOTEL.
La découverte est d'autant plus surprenante que Julian semble ici avoir changé de saison, mais certainement pas de préoccupations. La pochette ne laisse franchement plus beaucoup de place au doute. Deux hommes assis côte à côte face au soleil couchant, Julian en débardeur blanc et son compagnon torse nu, leurs mains presque jointes dans le sable. Si les pochettes précédentes pouvaient encore être interprétées comme de la provocation (pas celle de 1999 car c'est totalement outrageux), de l'humour ou une esthétique très personnelle, celle-ci semble avoir décidé de nous épargner toute tentative d'interprétation. En 1986, cette image est pour le moins audacieuse, et probablement encore plus lorsqu'elle accompagne un disque destiné au marché japonais. Julian ne semble désormais plus chercher à dissimuler quoi que ce soit. Ou alors il considère simplement que tout le monde avait compris depuis longtemps.
Musicalement, le contraste entre les deux faces est assez délicieux. Face A, SUMMER DRIVE, est une chanson pop légère et solaire, construite autour d'une virée estivale en voiture, de routes côtières, de soleil et d'une histoire d'amour qui semble, pour une fois, se dérouler plutôt bien. C'est fun, romantique, un peu (beaucoup) kitsch et parfaitement dans son époque. On retrouve cette façon très Julian de transformer un cliché de vacances en chanson d'amour, avec suffisamment de synthétiseurs et de soleil pour donner envie de prendre immédiatement la route... Toujours avec un beau jeune homme sur le siège passager.
La face B, en revanche, change complètement d'atmosphère. NOTHING HAS CHANGED est une ballade de rupture beaucoup plus douce et mélancolique, presque étonnamment sincère. Après les voitures, la plage et les couchers de soleil, Julian se retrouve seul face à ce qui reste d'une histoire terminée. La production demeure élégante, mais laisse davantage de place à la voix et au texte. Le contraste entre les deux faces donne finalement au disque une cohérence inattendue : l'été commence à deux, et se termine seul.
Cette nouvelle découverte ajoute donc un chapitre particulièrement intéressant à l'histoire de Julian Velvet. Elle confirme surtout qu'après LOVE HOTEL, il n'avait pas simplement disparu. Il continuait à enregistrer, à aimer, à voyager et surtout à raconter ses histoires avec toujours cette étrange capacité à mélanger romantisme, kitsch assumé, sensualité et mélancolie. Et, visiblement, en 1986, il avait déjà décidé que les sous-entendus étaient devenus parfaitement inutiles. QUi dit single, dit peut être album ? qui sait...

Julian Velvet - SUMMER DRIVE / NOTHING HAS CHNAGED - EP - 1986
L'HISTOIRE CONTINUE ?
Au moment où nous publions ces lignes, de nombreuses questions restent sans réponse. Nous ignorons toujours qui était réellement Julian Velvet, pourquoi il a disparu et comment une carrière aussi improbable a pu dans un premier temps exister puis sombrer dans l'oubli. Peut-être avons-nous retrouvé toute sa discographie. Peut-être que d'autres disques dorment encore dans une réserve poussiéreuse d'un magasin Japonais. Peut-être même que Julian Velvet est toujours quelque part, sans imaginer qu'une poignée de passionnés tente aujourd'hui de reconstituer son histoire.
Au fond, ce n'est peut-être même plus le plus important.
Au fil des recherches, nous avons fini par nous attacher à ce personnage complètement improbable. Julian Velvet est excessif, jamais subtil, souvent ridicule... mais toujours sincère. Il chante l'amour comme un adolescent, transforme chaque nuit en drame romantique, écrit des paroles qui oscillent entre le kitsch absolu, allusions sexuelles douteuses et l'émotion la plus inattendue, et semble persuadé que tous les problèmes de la vie peuvent être résolus avec un synthétiseur, quelques néons et un très beau hommes Japonais.
C'est précisément ce qui rend son univers si attachant.
On ne vient pas écouter Julian Velvet pour y chercher la perfection. On y vient pour retrouver une époque, une esthétique et une liberté qui semblent aujourd'hui presque irréelles. Entre City Pop, AOR, dance des années 1990 et romances impossibles, sa musique ressemble à une étrange capsule temporelle où le romantisme, le mauvais goût assumé et les fantasmes les plus spécialisés les plus improbables cohabitent avec un naturel désarmant.
Alors, ne cherchez pas forcément à comprendre Julian Velvet.
Écoutez les chansons dans l'ordre. Souriez devant les paroles. Laissez-vous surprendre par les refrains. Demandez-vous plusieurs fois : « Mais... il a vraiment osé écrire ça en 1984-85 ? » Puis, sans vous en rendre compte, vous risquez de vous attacher à ce personnage qui semble vivre en permanence dans son propre film.
Et si, par hasard, vous tombez un jour sur un vieux disque japonais, une cassette oubliée, un magazine des années 80 ou le moindre document portant le nom de Julian Velvet... Écrivez-nous.
Après tout, les plus belles enquêtes commencent souvent avec un simple disque retrouvé au fond d'un carton... et se terminent parfois par un homme en costume blanc, perdu dans un love hotel de Tokyo, à écrire des chansons d'amour pour de très beaux Japonais....
